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Roland Grossi

Chef du service éclairage à l’Opéra National du Rhin, Strasbourg, 58 ans


1/ Quelles sont les règles de la conception lumière ?

Il n’y a pas de règle. Chacun construit ses propres règles. L’éclairagiste est un artiste, pas un technicien. C’est un artiste qui travaille en équipe avec le metteur en scène et le scénographe. A partir de ce travail d’équipe, l’éclairagiste conçoit un éclairage. Il explique sa conception et le service technique la traduit en matériel et en possibilités d’accrochages sur les porteuses.
Ici, à l’Opéra, nous avons par l’expérience une parfaite connaissance de notre lieu et nous savons répondre aux demandes de l’éclairagiste. Le plus important ce sont les relations humaines. Un créateur est inquiet, stressé en permanence avec la fatidique question : est-ce qu’on sera prêt pour la première ?
Aussi, les techniciens sont présents pour favoriser la quiétude des artistes et de l’éclairagiste. Nous anticipons les impossibilités techniques, nous les expliquons.
Notre matériel est en très bon état, les conditions et les problèmes techniques ne doivent pas être source d’angoisse. Toujours pour faciliter cet échange entre les artistes et la technique, je dis à mon équipe « nous devons détendre l’atmosphère, faire sentir que nous sommes contents de les accueillir ».

La ressource humaine de chacun est le premier capital d’une équipe en création. Chacun doit comprendre le monde de l’autre et il y a beaucoup d’écorchés vifs et d’hyper-sensibles.
Parfois il y a un dérapage entre l’éclairagiste, le metteur en scène et le scénographe. Pas d’échange, pas d’osmose et cela se ressent très vite. Dans ce cas là, le spectacle est en péril et les techniciens sont au milieu des tensions. Les créations sont alors très difficiles à vivre…
Souvent, pour éviter les tensions et améliorer la progression d’une création, un metteur en scène travaille avec une équipe de concepteurs fidèles. Le langage est simplifié et, par exemple, une ambiance de « clair de lune » à une signification commune. Malgré cette communication facilitée, l’éclairagiste doit savoir parler de sa lumière au metteur en scène, expliquer sa conception.

Le temps de travail est un paramètre important, et peut être plus depuis les 35 heures. C’est le bouc émissaire à tous les maux. Il faut comprendre qu’en création, toutes les équipes souhaitent avoir plus de temps. Le temps est sécurisant. Les journées sont très denses. Elles commencent à 8h du matin pour finir à minuit. L’éclairagiste est présent quasi en permanence et il travaille jusqu'à la levée du rideau.

2/ Quelles compétences techniques sont nécessaires et quelles seront les évolutions de la technique ?

Aujourd’hui, un technicien doit être compétent en électronique et pas qu’en électricité. L’évolution du matériel est rapide, notamment via l’arrivée des projecteurs asservis. Maintenant, on utilise une ampoule épiscope pour des effets spéciaux ! A l’Opéra, nous n’avons pas de logiciel de LAO (Lumière Assistée par Ordinateur). A priori ces logiciels sont plus conçus pour les concerts et le show biz.
Nous travaillons sur plan (très important) et aussi en atelier pour voir l’effet de la lumière sur la matière du décor. Cela fait partie de la préparation. Dans cette approche, il est nécessaire de savoir comment éclairent les différentes sources (halogène, tungstène, HMI…). Les projecteurs asservis sont de plus en plus utilisés. Cette tendance va s’accentuer quand les prix seront plus abordables.
Mais il y a plusieurs inconvénients à l’utilisation de ces appareils (lampe MSR ou HMI).
La lumière est trop froide et la trichromie offre moins de choix dans le traitement de la lumière qu’avec des filtres. Le travail avec des automatisés est moins fin, moins harmonieux qu’avec des projecteurs traditionnels. Enfin, le bruit des projecteurs automatisés est un handicap surtout en théâtre.

3/ Expression libre

Nos métiers sont différents des autres, je le défends. Il faut avoir une fibre artistique, un goût pour le spectacle. J’ai décidé de travailler dans le spectacle après avoir vu la « conquête de l’Ouest » au cinéma. J’ai eu des frissons, comme une révélation !
C’est un métier de passion, de plaisir, de rencontres et d’opportunités. C’est un métier où on peut s’exprimer. Mais en aucun cas ce n’est un métier facile, il demande des sacrifices et la part de relationnel est capital. C’est un métier d’expérience et on n'est pas éclairagiste en sortant d’une école. Il faut faire ses armes, se confronter au spectacle et à ses exigences.